Loin est le temps où je savais écrire ; je traçais des mots qui signifiaient, malgré le degré de souffrance qu’ils dissimulaient. Aujourd’hui je cherche partout de nouveaux subterfuges pour amener ma plume frêle à composer quelque musique. Sommairement atteinte de grande maladie, elle soupire et faiblit.
Puis, un soir, j’eus un désir plus grand que de coutume de produire quelque chose et, bien malgré moi je vous assure, je me lançai dans une expérience que je pensais, dans mon ingénuité, pouvoir réussir. J’avais longtemps songé que, pour enfanter un texte, il ne pouvait logiquement suffire d’un personnage, la création en requiert toujours deux—mise à part la création divine, mais je rejetai celle-ci de même que l’inspiration. Certainement il fallait être deux, qui serait le père ? Qui unirait son âme avec la mienne afin d’aider l’art difficile de la maïeutique ? Soudain, étonnée de n’y avoir songé plus tôt, j’eus une idée sublime. Un joli porte-plume me servait d’outil de travail, m’accompagnait partout, et crachotait sur les pages son encre bleue. Bassement matérialiste que j’étais, je songeai que sa forme phallique conviendrait parfaitement à engrosser une fille en mal de poésie. Je conçus, naïvement peut-être, que l’injection du liquide séminal bleuté que contenait cet objet suffirait à faire naître en moi des poèmes lumineux. Par où sortiraient-ils ? Je ne sais. Mais j’espérais qu’après une gestation de quelques jours—je refusais d’attendre plus longtemps—je trouverais dans mon lit, comme un nourrisson tout chaud, un magnifique texte issu de moi.
Cette expérience—aussi étrange que cela puisse paraître—s’avéra peu fructueuse. Je pissai vert durant une semaine et, les crampes abdominales se faisant de plus en plus douloureuses, je dus me rendre à l’hôpital où l’on me perfusa. Et je ne savais toujours point écrire.
Mais, alors que je gisais dans la blancheur médicalisée, je songeai à un essai futur. Celui-ci avait échoué faute de temps, pensais-je. Oui, une autre idée surgit soudain, lumineuse, et qui ne pouvait point faillir. Il me fallait déverser l’encre dans la perfusion.
D’ailleurs, j’avais toujours rêvé d’avoir le sang bleu.
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