Il était une fois, dans un village fort lointain, un arbre. Obscur était cet arbre durant le jour, obscur était son nom, les habitants du village l’appelaient Hadès ; obscurs étaient son tronc, ses branches, et ses feuilles, même.
Une légende entourait cet arbre, une légende dont personne ne parlait tout haut, une légende chuchotée à demi-mot sur le lit de mort des anciens. Les enfants ne savaient pas et ne devaient pas savoir. Sans qu’ils ne connussent la raison, il leur était interdit d’approcher cet arbre. Y grimper, y bâtir des cabanes, se réfugier sous sa voûte de feuillage noire, s’y cacher lorsque, poursuivi par quelque amoureux, on cherche hypocritement un refuge, tout cela était banni. Et ce ban, d’une manière ou d’une autre était respecté.
Une nuit arriva dans le village une fillette d’une douzaine d’année, buvant la vie, ou cherchant à la boire, mourrant de soif et d’incertitudes. Elle avait quitté sa chaumière et avait marché sur les chemins, sans boire, sans manger, avec ses douze années dans la poche de son pantalon, poche percée.
Elle avait aperçu une faible lumière, au loin, au loin, pensait-elle. Mais, approchant de l’irradiation qui avait happé son regard, elle remarqua que cette clarté provenait d’une source toute proche. Sans encore distinguer de quoi il s’agissait, hésitant entre une lanterne abandonnée—mais qui aurait oublié une lampe à cette époque où le soleil lui-même avait cessé de briller ?—et un éclat de miroir brisé qui reflèterait une lune en haillons, elle avançait. Avançait dans la nuit obscure, du haut de ses douze ans.
Et lorsqu’elle pénétra dans le halo lumineux elle ne parvint pas d’abord à comprendre d’où il provenait. Bientôt elle s’aperçut qu’elle se trouvait sous un arbre au feuillage obscur, mais dont le tronc, le tronc projetait une lumière diffuse, mystérieuse, comme à l’entrée d’un caveau. Frêle Esther, que fais-tu là, que fais-tu là, se demanda-t-elle, mais, incapable qu’elle était de bouger, elle ne songea pas à s’éloigner de cette douloureuse radiation qui commençait à brûler son sang.
Elle s’assit au pied de l’arbre, sur un sol irrégulier, sur un sol émaillé de racines noueuses, sur un sol qui lui était doux malgré tout car la fatigue du voyage pesait sur elle comme pèse un mauvais rêve.
Recroquevillée dans la lumière, adossée au tronc moussu, elle tenta de dormir, se laissant aller à une sorte d’engourdissement de tous ses membres. Elle était comme enchaînée, comme ensorcelée, semblait-il, par ces branches obscures au dessus d’elle, par ce tronc qui brillait derrière son dos, mais surtout par ces racines noueuses qui, sous terre, semblaient se mouvoir et l’entraîner, et l’entraîner dans un rêve étrange.
Et dans ce somnambulisme infernal, elle se recroquevilla contre Hadès, posa sa tête sur son tronc, caressa, caressa de ses doigts frêles ses racines.
Et elle était forcée de garder les yeux clos car la lumière augmentant, l’éblouissait. Une douleur et une peur intenses commencèrent à croître dans les yeux de la fillette. Elle ne pouvait s’écarter de l’arbre mais la lumière, quelle lumière ! détruisait ses pauvres pupilles. Elle songea alors que pour échapper à cette lumière sans échapper à l’arbre il lui fallait grimper dans les branches sombres. Elle monta, elle monta. Et au cœur de la frondaison, sur une branche à califourchon, elle se fit un lit.
Mais un vent léger commençait à agiter les feuilles qui bruissaient et gémissaient. Gémissaient et bruissaient. Et peu à peu, à mesure que le mistral prenait confiance, les gémissements devinrent cris. Et la fillette serra fort le tronc pour ne pas tomber, sous le vent qui devenait tempête, sous le vent qui hurlait dans les branches.
Pauvre fillette. Elle était trop frêle et trop brusque la bourrasque. Elle ne serrait pas assez fort le tronc maintenant éteint.
Elle tomba, et tomba.
Le lendemain, l’ancien du village en passant près de l’arbre, voyant la frêle fillette étendue sue le sable, sa robe tachée de sang, eut un léger sourire. |